Il suffit de regarder autour de nous pour sentir que quelque chose ne fonctionne plus.
Nos sociétés n’ont jamais disposé d’autant de connaissances, de technologies et de moyens pour transformer le monde.
Et pourtant, les guerres sont toujours là.
Les inégalités aussi.
La solitude.
La violence.
L’épuisement.
Et cette impression, parfois, que notre manière de vivre ensemble arrive à certaines limites.
Nous sommes nombreux à sentir qu’autre chose devient nécessaire.
Mais lorsqu’on parle de changer le monde, deux questions me semblent essentielles :
D’où viendra réellement ce changement ?
Et comment pouvons-nous y participer ?
Je voulais changer le monde
Je crois que mon désir de changer le monde est né très tôt.
Lorsque j’étais encore à l’école primaire, certains garçons venaient parfois vers moi pour me frapper.
Je ne leur avais rien fait.
Je ne les connaissais même pas vraiment.
Mais ils semblaient avoir besoin de s’en prendre à quelqu’un.
Alors j’ai essayé de me défendre.
Je ne le savais pas encore, mais c’était peut-être l’une de mes premières rencontres avec une question qui allait m’accompagner pendant une grande partie de ma vie :
Pourquoi les êtres humains se font-ils autant de mal ?
Quelques années plus tard, vers l’âge de dix-huit ans, je suis parti travailler à Paris pendant mes vacances d’été.
Et là encore, quelque chose m’a profondément marqué.
Je voyais beaucoup d’agressivité.
Dans les paroles.
Dans les gestes.
Dans certaines manières de se parler, de se regarder, de se traiter.
Dans le métro, je me souviens aussi de certains visages, de certains regards qui me semblaient presque vides.
Comme si quelque chose, dans cette vie quotidienne, les avait peu à peu épuisés.
Tout cela créait autour de moi une tension que j’avais du mal à vivre.
Je ne me sentais pas à ma place dans cette manière d’être les uns avec les autres.
Je ne comprenais pas pourquoi nous avions besoin d’autant de dureté pour vivre ensemble.
Et peu à peu, mes questions se sont élargies.
Pourquoi autant de violence ?
Pourquoi autant d’injustice ?
Pourquoi autant d’inégalités ?
Pourquoi toutes ces contradictions dans nos sociétés ?
En découvrant davantage l’histoire du monde, les guerres, les conflits, les rapports de domination, mon regard s’est encore élargi.
Je rêvais d’autre chose.
Je rêvais d’un monde où la fraternité ne serait pas seulement un idéal inscrit quelque part.
Un monde où l’entraide serait naturelle.
Où chacun pourrait trouver sa place et s’épanouir.
Où nous n’aurions pas besoin d’écraser quelqu’un pour exister.
J’étais probablement un rêveur.
Au fond, je voulais presque vivre dans un paradis sur terre.
Cela pouvait sembler utopique.
Pourtant, au plus profond de moi, je sentais qu’une autre manière de vivre ensemble était possible.
Mais puisque le monde ne ressemblait pas à celui dont je rêvais, j’ai voulu comprendre pourquoi.
Alors j’ai cherché.
J’ai essayé de comprendre nos sociétés, leurs mécanismes, leurs systèmes, leurs contradictions.
Je regardais les décisions politiques, les rapports de pouvoir, les structures qui organisaient nos vies.
Et déjà, je cherchais les liens invisibles entre les événements, même lorsqu’ils semblaient n’avoir aucun rapport entre eux.
Je voulais comprendre l’ensemble.
Voir la forêt plutôt que chaque arbre.
Pendant des décennies, j’ai observé, réfléchi, analysé.
Mais comprendre ne me suffisait pas.
Je voulais changer les choses.
Et puisque le monde était trop vaste, j’ai commencé par essayer de changer les personnes autour de moi.
Je discutais.
J’expliquais.
J’essayais de convaincre.
Parfois même, je cherchais à leur imposer ma manière de voir.
Je voulais montrer qu’une autre façon de vivre était possible, que notre société pouvait être différente, que nous pouvions faire mieux.
Je me suis cassé les dents.
Et à force d’essayer, je me suis aussi fait beaucoup de mal.
Parce que j’ai fini par découvrir quelque chose qu’il m’était difficile d’accepter :
je ne pouvais pas changer les autres.
Je ne pouvais pas les obliger à voir ce que je voyais.
Je ne pouvais pas changer leurs croyances à leur place.
Je ne pouvais pas transformer les systèmes par ma seule volonté.
Je ne pouvais pas contrôler les décisions, les rapports de pouvoir, ni cette immense mécanique extérieure que j’avais passé tant d’années à essayer de comprendre.
À force de me heurter aux mêmes limites, quelque chose en moi a fini par s’épuiser.
Je me sentais impuissant.
Démuni.
Parfois même désespéré.
J’avais l’impression d’être seul au monde avec ce rêve.
Ce monde dont j’avais rêvé pendant si longtemps me paraissait de plus en plus inaccessible.
J’en suis même arrivé à me demander si je n’avais pas été naïf d’y croire.
Pourtant, pendant toutes ces années, quelque chose en moi refusait d’abandonner ce rêve.
Alors une autre question a commencé à apparaître :
Si je ne pouvais pas changer les autres… qui pouvais-je réellement changer pour espérer voir naître un monde nouveau ?
Qui tient le crayon ?
Pendant des années, j’avais regardé le monde.
Et quelque part, je pensais que le problème était essentiellement là.
Dehors.
Puis, à force de me heurter aux mêmes limites, mon regard a commencé à se retourner.
Et ce que j’ai découvert n’était pas forcément plus confortable.
Je n’y ai pas trouvé immédiatement la paix ou la sagesse.
J’y ai découvert tout un monde intérieur que je connaissais à peine.
Il y avait là une ironie douloureuse.
Je rêvais d’un monde de paix, d’amour et de liberté, mais en retournant le regard, je découvrais que mon propre monde intérieur portait encore de la guerre, de la peur et des conditionnements.
Je voulais la paix.
Mais je découvrais à quel point je pouvais vivre en guerre avec moi-même.
Je voulais être aimé.
Mais une partie de mes comportements était justement gouvernée par la peur de ne pas l’être.
Je voulais être libre.
Mais certaines croyances, certaines blessures et certains conditionnements pouvaient encore dicter mes choix sans même que je m’en aperçoive.
J’avais compris depuis longtemps, intellectuellement, qu’un changement intérieur était nécessaire.
Je pouvais le penser.
L’analyser.
L’expliquer.
Mais entre comprendre quelque chose et le vivre réellement, il existe parfois un fossé immense.
Il m’a fallu traverser certaines expériences pour que cette compréhension cesse d’être seulement une idée.
Pour qu’elle s’incarne réellement en moi.
Les transformations les plus profondes ne commencent-elles pas souvent à l’intérieur ?
Mais si ce que nous portons en nous influence notre manière d’agir, alors une autre question commence à apparaître.
Lorsque nous cherchons à transformer quelque chose à l’extérieur, depuis quel endroit en nous le faisons-nous ?
C’est là qu’une image s’est imposée à moi.
Qui tient le crayon ?
Imaginons que nous ayons longtemps vécu à l’intérieur d’un carré.
Un jour, nous réalisons que ce carré ne fonctionne plus.
Certaines de ses règles produisent de la souffrance, de l’injustice ou de l’exclusion.
Alors nous décidons de le changer.
Nous effaçons le carré.
Et nous dessinons un cercle.
La forme est nouvelle.
Mais si celui qui tient le crayon porte encore les mêmes peurs, les mêmes blessures, les mêmes besoins de reconnaissance ou de domination… qu’allons-nous réellement déposer dans cette nouvelle forme ?
Le carré a disparu.
Le cercle est apparu.
Mais celui qui tient le crayon a-t-il changé ?
Quelque chose du carré peut encore subsister dans cette nouvelle forme sans même que nous nous en apercevions.
Car toute création porte quelque chose de celui qui l’a créée.
Nos peurs peuvent s’y déposer.
Nos blessures aussi.
Mais notre paix, notre conscience, notre manière d’aimer et d’entrer en relation avec les autres peuvent s’y déposer également.
C’est ce que j’appellerais aujourd’hui notre empreinte intérieure.
Un peu comme notre empreinte digitale, elle porte la trace de ce qui nous habite.
C’est là que j’ai commencé à comprendre que la transformation des structures, à elle seule, ne suffit pas.
Alors, lorsque nous parlons de construire un monde nouveau, deux questions me semblent désormais impossibles à éviter :
Depuis quel endroit en nous tenons-nous le crayon ?
Et quelle empreinte déposons-nous dans ce que nous sommes en train de dessiner ?
Mais comprendre cela ne m’a pas immédiatement permis de trouver l’équilibre.
Lorsque je me suis cassé les dents en essayant de changer le monde extérieur, j’ai d’abord basculé dans l’autre extrême.
Pendant un temps, j’ai pensé que le travail sur soi suffisait.
Puisque je n’arrivais pas à changer ce qui était dehors, je me suis tourné presque entièrement vers ce qui était dedans, tout en rejetant le monde extérieur.
Comme un balancier, j’étais passé d’un extrême à l’autre.
Et c’est avec mon vécu que j’ai compris que je n’avais pas à choisir entre les deux.
Il me fallait, en quelque sorte, réconcilier ces deux dimensions de mon existence.
Agir sur ce qui pouvait être transformé à l’extérieur, tout en continuant à regarder ce qui se passait à l’intérieur.
Trouver un juste milieu où l’un ne serait plus rejeté au profit de l’autre.
Et c’est peut-être là que ces deux transformations commencent véritablement à se rejoindre.
Il ne s’agit donc pas d’attendre d’être parfaitement en paix, parfaitement libérés de nos blessures ou de nos conditionnements avant d’agir.
Peut-être ne le serons-nous jamais complètement.
Il s’agit plutôt d’avancer sans perdre de vue celui qui tient le crayon.
Alors cette phrase, que j’avais entendue tant de fois, a commencé à prendre pour moi un sens différent :
Si tu veux commencer à changer le monde, commence par toi-même.
Non pas parce que le monde extérieur n’a pas besoin de changer.
Mais parce que nous faisons nous-mêmes partie du monde que nous cherchons à transformer.
Et ce que nous transformons en nous peut aussi modifier notre manière d’agir sur lui.
Commencer par soi ne signifie pas s’arrêter à soi.
Un monde nouveau
Lorsque je repense aujourd’hui à l’adolescent que j’étais, je réalise quelque chose d’assez étonnant.
Il rêvait d’un monde nouveau.
Des décennies plus tard, ce rêve est toujours là.
Il n’a pas changé.
Mais l’endroit depuis lequel je cherche à le voir naître, lui, a profondément changé.
Aujourd’hui, je ne crois plus qu’un monde nouveau puisse naître uniquement d’un changement de forme.
Car derrière chaque nouvelle forme, il y a toujours quelqu’un qui tient le crayon.
Et la main qui dessine porte avec elle quelque chose de son monde intérieur.
C’est peut-être là que mon rêve d’autrefois a rencontré tout le chemin parcouru depuis.
Car j’ai fini par comprendre que notre manière d’habiter le monde dépend aussi de notre manière de nous habiter nous-mêmes.
Et peut-être qu’un monde nouveau ne commencera pas un jour, quelque part, par une grande déclaration.
Il commence peut-être déjà, modestement, chaque fois que quelque chose se transforme en nous et vient modifier l’empreinte que nous déposons dans le monde.
Mais un tel déplacement ne se décrète pas.
Il ne suffit pas de décider, un matin, que nous allons désormais agir autrement.
Il nous faut parfois traverser certaines parts de nous-mêmes.
Rencontrer ce qui nous habite.
Passer par des expériences qui viennent bouleverser ce que nous pensions savoir de nous-mêmes.
Et peut-être que de ces traversées peut naître une véritable transformation intérieure.
Et ce qui a changé en nous commence à se prolonger dans notre manière d’habiter le monde.
Nous retournons alors dans le monde, mais autrement.
C’est peut-être ainsi que je répondrais aujourd’hui à l’une des questions posées au début de cet article :
Comment pouvons-nous y participer ?
Je ne cherche plus à changer le monde comme je voulais le faire autrefois.
J’essaie simplement d’y participer.
À ma manière.
Et modestement.
D’abord, en poursuivant moi-même ce chemin intérieur.
Puis, en écrivant mes livres.
En partageant ce que j’ai découvert et expérimenté.
En créant l’École de la Souveraineté intérieure.
En ouvrant, à travers mon site, un espace où d’autres pourront, s’ils le souhaitent, questionner leur regard et commencer à explorer leur propre monde intérieur.
Et peut-être aussi à travers cet article que vous êtes en train de lire.
Ce n’est peut-être pas grand-chose à l’échelle du monde.
Mais c’est ma part.
Et vous ?
Peut-être existe-t-il, quelque part dans votre vie, une manière qui vous appartient de participer à ce monde que vous aimeriez voir naître.
Elle n’a pas besoin d’être spectaculaire.
Elle peut se trouver dans votre manière de penser.
Dans votre manière d’entrer en relation avec les autres.
Dans ce que vous créez.
Dans ce que vous transmettez.
Dans votre manière d’exercer votre métier.
D’élever un enfant.
D’accompagner quelqu’un.
Ou simplement d’habiter votre quotidien.
Peut-être que la question n’est plus seulement :
Quel monde aimerions-nous voir naître ?
Mais aussi :
Quelle pourrait être notre part dans sa naissance ?
Et depuis quel endroit en nous voulons-nous y contribuer ?
Pour poursuivre le chemin
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